1ère Conférence des OING - Paris (France), 24-25 octobre 1994

 

Les OING berceau et garant
de la Francophonie

Intervention de M. Jean-Marc LÉGER,
Secrétaire général honoraire de l'ACCT
Paris, le 24 octobre 1994

J'ai accepté avec grand plaisir l'aimable invitation du Secrétaire général de l'ACCT d'intervenir devant cette conférence des OING francophones non seulement en raison des liens étroits qui m'unissent à l'agence et de l'attachement naturel que j'y porte mais aussi à cause de l'intérêt incontestable que présente et de l'importance que peut revêtir une rencontre comme celle-ci.

Le nombre, la diversité géographique, culturelle, professionnelles des organisations réunies ici, leur complémentarité témoignent de la vitalité du mouvement associatif dans nos pays . De ce point de vue déjà et ne serait-ce qu'à cause des liens qu'elle permet d'établir ou de renouer, cette rencontre aurait trouvé sa justification.

J'ajouterai qu'ayant eu personnellement l'expérience directe et concrète pendant plusieurs années de quelques organisations internationales non gouvernementales et ayant pu mesurer leur contribution à l'avancement du projet francophone, dans l'ordre de la réflexion et sur le plan de l'action, je ne peux que me réjouir de l'initiative du secrétariat et y saluer avec vous un commencement et une promesse.

Voici un peu plus de dix ans, en juin 1984, se tenait au siège de l'Unesco un colloque sur le rôle international des associations de la Francophonie, sous les auspices communs de l'Association francophone d'amitié et de liaison et du Conseil international de la langue française. C'est l'occasion en évoquant cette réunion, de saluer ici plus que deux artisans inlassables, deux apôtres du dessein qui nous rassemble: Xavier Deniau et Hubert Joly.

Il n'est pas excessif de considérer que les OING francophones, les premières d'entre elles en tout ces, ont servi de banc d'essai ou, si l'on préfère, de lieu d'expérimentation du concept de coopération entre peuples de langue française. Je n'irais pas jusqu'à dire que sans elles les organismes gouvernementaux n'auraient pas vu le jour mais cela se serait produit sans doute plus tardivement et plus laborieusement. En toute hypothèse, les OING disposent d'un droit d' aînesse dans l'édification de cette communauté généreuse et nécessaire mais encore fragile que constitue l'ensemble des pays réunis par l'usage du français.

On me permettra au passage de dire les réserves que je continue d'entretenir sur l'emploi des vocables de «francophone» et de «francophonie», assurément commodes par leur brièveté et aujourd'hui consacrés par l'habitude mais cette discutable fortune n'atténue pas pour autant leur ambiguïté.

Au reste, il est révélateur que les réunions périodiques des chefs d'État et de Gouvernement de nos pays se présentent sous l'appellation des pays ayant le français en partage (ou naguère "ayant en commun l'usage du français"). Mais tel n'est pas heureusement l'objet de mon propos, aujourd'hui: c'est justement du rôle historique des ONG dans la diffusion et dans l'incarnation du concept de solidarité entre francophones qu'il me revient de vous entretenir.

Je le ferai d'abord en tentant de réfléchir avec vous sur l'actualité et sur l'universalité de notre démarche, c'est à dire le développement de notre Communauté, ensuite en évoquant et en illustrant par quelques exemples l'essor des OING dans l'ensemble francophone, enfin en m'interrogeant sur les perspectives de ces organisations, à la veille du 21e siècle.

L'actualité du message

Née dès le lendemain de la deuxième guerre mondiale, avec la ferveur coutumière et les moyens dérisoires d'initiatives privées, la francophonie, vocable ou discutable bonheur, n'a retenu l'attention puis obtenu la caution des pouvoirs publics qu'après de nombreuses années. D'être issue de «la base» (pour emprunter au vocabulaire syndical) aura été pour l'entreprise francophone une caractéristique majeure et un brevet d'authenticité mais aussi une source de difficultés. Pendant longtemps, elle a été assimilée par les uns à une sorte de boy scoutisme sympathique, par les autres à un combat d'arrière-garde aussi vain qu'attendrissant.

Il se sera écoulé une bonne quinzaine d'années entre l'apparition des premières «ONG» francophones et la naissance de la première organisation gouvernementale, l'Agence de coopération culturelle et technique, et de nouveau, plus de quinze ans avant la convocation de la première conférence «au sommet» des pays ayant en commun l'usage du français. Force est d'ailleurs de constater qu'en dépit de la caution désormais acquise au niveau le plus élevé, la francophonie n'est pas encore, pour la plupart de nos pays, un axe majeur de leur politique étrangère ni une préoccupation prioritaire.

Nous aurions à cet égard quelques leçons à prendre de «l'hispanophonie», dont l'Espagne, par exemple, a fait une constante et une priorité de ses relations extérieures, au point de la consacrer dans sa constitution même.

Il n'empêche aujourd'hui, face aux grands ébranlements et aux mutations accélérées qui ont bouleversé et continuent de transformer le paysage mondial, la francophonie peut apparaître comme une idée neuve, une idée nécessaire, propre à inspirer un nouveau type de relations internationales et à susciter de nouvelles solidarités , sous réserve qu'elle établisse et approfondisse des liens, ou mieux, de fécondes complicités avec d'autres ensembles et groupes de pays animés d'un dessein analogue. Il n'est pas peu paradoxal que cette actualisation du projet francophone, et le regain relatif d'intérêt à son endroit, s'expriment à un moment où, dans certains pays de langue française d'Occident, se manifeste un consternant esprit de démission ou de défaitisme quant au sort de la langue et de la culture nationale, et où, dans l'Europe dite des Douze, la loi suprême du marché, appliquée même au domaine culturel, accélère la montée de l'uniformisation et le déclin des identités nationales.

Dès lors, l'effort de réflexion auquel nous sommes aujourd'hui conviés est-il aussi opportun, aussi pressant qu'exigeant. Je me réjouis de l'approche qui a été retenue: elle devrait permettre de situer l'entreprise francophone dans sa juste perspective. Comme langue française, elle a d'abord vocation à l'universel: elle s'authentifie en se dépassant.

Ce n'est pas d'abord pour défendre ni pour promouvoir la langue française (si légitime et -aujourd'hui - si nécessaire soit ce souci) que sont apparues les premières manifestations de la francophonie mais pour inventer de nouveaux modes et un nouvel esprit de connaissance mutuelle et de coopération culturelle. au reste, on ne saurait oublier que l'entreprise francophone est née avec la décolonisation, qu'elle a accompagné l'indépendance de plusieurs jeunes États d'Afrique noire, du Maghreb, de l'Océan indien.

Elle fut non seulement souhaitée, voulue, mais conçue par des personnalités politiques et intellectuelles du sud, qui trouvèrent une fervente complicité en Amérique française et notamment au Québec, lui-même engagé alors et aujourd'hui encore dans un processus d'affirmation et d'émancipation.

La Francophonie tout ensemble modeste et foisonnante des premières années, aussi invente et fervente qu'impécunieuse, comportait quatre caractéristiques principales: une coïncidence éloquente avec la décolonisation; une inspiration et des artisans venus d'abord du Sud; un long passage, qui fut aussi un fécond noviciat, par le non gouvernemental; le souci prioritaire, enfin, du dialogue des cultures et notamment d'une meilleure connaissance par le Nord des cultures du Sud. J'ajouterai, pour avoir été associé à un certain nombre de ces initiatives, qu'il y régnait une authenticité, s'y manifestait une spontanéité, s'y exprimait une conviction qui ne furent pas les moindres atouts de la communauté naissante. Il était sans doute inévitable que ces vertus fussent moins évidentes et la gratuité, mise entre parenthèses, à partir du moment où la francophonie devenait l'affaire des États. Elle trouverait certes dans cette nécessaire «promotion» des moyens sensiblement accrus, encore qu'insuffisants: elle y perdrait forcément l'allégresse et la générosité des commencements.

Sans doute, on ne saurait plus dire aujourd'hui que la francophonie constitue la seule communauté de pays qui prennent appui d'abord sur une langue et sur une culture partagées. Il s'en trouve heureusement d'autres, en particulier dans l'univers latin, le principal étant l'ensemble formé par les pays de langue espagnole, plus avancé sous certains aspects que la communauté francophone. Madrid attache à cette «hispanophonie» une importance considérable, au point d'en faire mention dans sa constitution (pays dits de «la communauté historique») qui prévoit, de plus, l'instauration de la double nationalité avec les pays de langue espagnole qui le souhaiteraient.

La francophonie reste néanmoins le plus ancien et, pour l'heure, le mieux structuré des ensembles culturels: elle a aussi l'avantage, précieux, d'une large distribution géographique, d'une présence dans toutes les grandes aires culturelles.

Il ne découle pas de cette dernière observation que les OING (non plus que les OIG) doivent être implantées dans tous les pays ou toutes les régions du monde de langue française pour être considérée s comme représentatives et recevoir en quel que sorte leur «brevet de francophonie». Il importe toutefois pour justifier l'attribut «international» que les organisations qui y prétendent soient effectivement présentes et agissantes dans plus de deux pays, dans au minimum quatre ou cinq, réparties dans diverses régions. Il me paraît évident par ailleurs, que pour trouver un langage commun et oeuvrer utilement ensemble, les OING appelées à faire partie de cette Conférence permanente doivent partager quelques caractéristiques minimales quant à leurs objectifs, à leur composition à leurs modes d'action. Il serait imprudent et il pourrait se révéler dangereux que le souci de faire nombre l'emporte sur la parfaite correspondance des organisations aux critères définis pour l'admission au sein de la nouvelle conférence. Prenons garde au déplacement d'accent et de priorités, au risque de dérives que d'aucuns s'efforcent de justifier en invoquant la souplesse et le libéralisme qui sont parfois, en pareilles occurrences, l'involontaire alibi du laxisme et de l'opportunisme. Un minimum de rigueur et de sérieux est essentiel si on entend que l'entreprise francophone garde son sens et sa justification, qu'elle conserve la confiance des pays membres et le respect des autres. L'efficacité et l'audience ne sont affaire de nombre et de superficie.

 

Suite de la Conférence de J.-M. LÉGER